L’Irezumi 入れ墨 : Le tatouage traditionnel Japonais

L’irezumi 入れ墨 désigne au Japon le tatouage traditionnel qui recouvre une grande partie du corps voir son intégralité. Souvent associé aux Yakuzas, le tatouage au Japon a souvent eu et, a encore de nos jours une image très négative. Mais derrière cette image connotée, on retrouve un véritable art unique en son genre.

 L’histoire du tatouage au Japon :

Avant de parler de l’irezumi 入れ墨 en lui-même il est essentiel de savoir d’où vient son origine et quand cette tradition du tatouage est arrivée au japon.

C’est à l’ère Jomon  縄文時代 (-10000 à -300 av. JC) que remonteraient les premières formes de tatouage au japon. Certaines des figurines de cette ère, plus précisément les dogu 土偶 (figurines d’argile), auraient été retrouvés portant des marques de tatouage sur le corps et le visage. Les plus anciens dogu 土偶 portant ces marques ont été retrouvés en 1977 à Osaka. On retrouve également durant la période Yayoi 弥生 (-400 av. JC à 250 ap. JC), d’autres figurines d’argiles qui elles aussi portaient sur le visage et le corps des marques de tatouage.180px-Figurine_Dogu_Jomon_Musée_Guimet_70608_3

Durant la période Kofun 古墳 (250 – 538), les figurines en argiles haniwa 埴輪 qui décoraient l’extérieur des monuments funéraires présentaient elles aussi sur leurs visages et leurs corps des motifs de tatouages.

Dans un texte Chronique des Wei (Wei chi), qui date de la seconde moitié du troisième siècle, est évoqué pour la première fois le tatouage japonais. C’est dans un chapitre intitulé « barbares de l’Est » que les chinois parlent du peuple des wo (en chinois) ou wa (en japonais) désignant ainsi le peuple japonais. Dans ce chapitre, les chinois évoquent en autres, les mœurs du peuple des wa et mentionnent les marques (tatouages) portées par ce peuple sur le corps et le visage. Ils mentionnent également que ces tatouages ont à l’origine, une fonction magique pour ce peuple mais que plus tard ils seraient devenus uniquement décoratif et auraient pu indiquer le rang social.

Les Chroniques du Japon ou Nihonshoki 日本書紀 (en japonais) qui date de 720 et le Récit des choses anciennes ou Kojiki 古事記 (en japonais) qui date de 712, évoquent eux aussi « à l’Est du pays des peuples tatoués et violents ». Le Kojiki 古事記 mentionne également deux types de tatouages :

-          L’un est une marque de distinction chez les hommes de haut rang

-          L’autre sert à identifier les criminels

Les Aïnous, peuple autochtone d’origine préhistorique (période Jomon 縄文時代) avaient pour habitude de pratiquer le tatouage. Mais chez eux, il semblait concerner plus spécifiquement les femmes qui s’en servaient pour orner leurs visages. w_ainu_girlCes tatouages étaient réalisés très tôt (vers 6-7 ans ou début de la puberté) et se prolongeaient progressivement jusqu’au mariage de celle-ci. Elles avaient pour coutume de se faire tatouer le dessus des sourcils ainsi que le contour des lèvres, en forme de moustache de guerrière (sur la lèvre supérieure) qui est signe chez eux d’arrivée à maturité. Les bras et les mains étaient également tatoués sous la forme de motifs géométriques curvilignes, à la manière d’entrelacs tribal et représentaient le statut social. Les femmes devaient, sous peine de grand malheur, cacher aux hommes ces tatouages sur leurs bras. Les tatouages des hommes Aïnous avaient pour but, eux, de désigner leurs appartenances à un certains corps de métier ou à un clan mais aussi de les protéger des esprits malveillants.

Les habitants de certaines régions de l’île des Ryukyu 琉球列島 eux, portaient le tatouage uniquement sur le dos des mains, les doigts, les poignets et les articulations. Chez eux, le tatouage symbolise la croyance religieuse, la distinction de sexe, l’indication du mariage, la maturité sexuelle entre autres.

Mais au VIe siècle, l’arrivée au Japon de l’influence culturelle et religieuse bouddhiste va donner au tatouage une connotation négative. Entre 600 et 1600, on ne retrouvera plus beaucoup voir plus aucune trace de documentation sur tatouage au Japon. Juste une trace dans le code Joei en 1232 où il est mentionné comme pénal.

Au XVIe siècle, durant les guerres civiles du Sengoku Jidai 戦国時代 (l’âge des provinces en guerre) les samouraïs portaient comme tatouage sur leurs corps l’emblème de leurs clans. Ils permettaient ainsi à la mort du guerrier à la bataille, de retrouver le clan auquel appartient le défunt car à cette période le vol des dépouilles et les décapitations rendaient l’identification impossible.

C’est durant la période Edo 江戸時代 (1600 à 1868), que l’image du tatouage va fortement évoluer au japon et prendre vraiment cette connotation très négative que l’on retrouve encore de nos jours. On verra apparaître durant cette période différente forme de tatouages :

-          L’irebokuro 入れ黒子 : cette forme de tatouage désigne un souvenir amoureux et un témoignage d’amour. Les amants se faisaient tatouer à la base du pouce un point tel un grain de beauté (d’où l’utilisation de l’irebokuro 入れ黒子 qui en japonais signifie entrer un grain de beauté), pour que une fois leurs mains unis leurs tatouages ne fassent qu’un. Irebokuro  Les courtisanes et les geishas de bas rang utilisaient elles aussi cette forme de tatouage pour manifester leurs amours ou pour faire plaisir à certains de leurs clients. Ce tatouage était également présent dans les relations homosexuelles entre prêtres et jeunes hommes. Le kishibori (une sorte de dérivé de l’irebokuro) consistait à se faire tatouer le nom de l’amant suivi de l’idéogramme vie 生sur le bras. Ceci était considéré comme l’amour éternel.  Certaines Yujo 遊女 (prostituées légales) l’utilisaient pour manifester un amour sincère et vrai ou pour simplement accéder grâce à leurs clients à un rang supérieur. Alors que les geishas et les courtisanes de haut rang dénigrent cette forme de tatouage, certaines se voient contraintes par leurs riches clients qui souhaitent voir leur nom tatouer sur leurs corps de réaliser ce tatouage mais celle-ci connaissent le procédé à base de feu et d’herbe séchée appelé moxa pour retirer le tatouage une fois l’idylle avec le client terminé. Ces pratiques deviendront par la suite durant le gouvernement Tokugawa interdites car elles étaient trop souvent liées au shinjû, le suicide amoureux.

-          Le tatouage « décoratif » : Il connait un essor au XVIIIe siècle avec l’apparition de la traduction du roman chinois Au bord de l’eau,  Shuǐ hǔ zhuàn 水浒传(en chinois) ou Suikoden 水滸伝 (en japonais). img_jinbaoriRelatant les aventures de bandits tatoués, ce roman a était une véritable source d’inspiration dans le renouveau du tatouage au Japon. Fasciné par les récits de ces héros tatoués, ont utilisés leurs figures ainsi que les symboles récurrents de ce roman (le tigre et le dragon) comme motifs de tatouage.

-          C’est également durant cette période que l’on vit apparaître le tatouage intégral ou semi-intégral que nous connaissons aujourd’hui. A la base ce style de tatouage est inspiré des vestes portées par les samouraïs à l’époque appelées Jinbaori 陣羽織 avec au dos représenté des héros, des dieux gardiens ou des dragons. Ces vêtements à l’époque très beaux et très colorés étaient réservés à une certaine classe sociale et de ce faite interdit aux roturiers. Pour aller à l’encontre de cette interdiction tout en la respectant les artisans se faisaient tatoués intégralement ou semi-intégralement le corps à l’aide des motifs des Jinbaori 陣羽織. Travaillant dévêtue ils pouvaient ainsi exhiber leurs tatouages fièrement. Ce style contribua à l’augmentation des tatoueurs.

-          Le tatouage pénal : C’est sous le règne du huitième shogun, Yoshimune Tokugawa 徳川 吉宗, plus précisément en 1720, que le tatouage pénal est institutionnalisé. Il remplacera les peines d’amputations notamment le hanasogi 鼻そぎ (amputation du nez) et le mimisogi 耳そぎ (amputations des oreilles). Tatouage pénal
Ces tatouages étaient généralement tracés sur les bras ou le front, avec des motifs circulaires noir pour le bras et généralement un kanji au front qui indique la nature du délit, la région du criminel et les dimensions de la flétrissure. Comme par exemple au Kyūshū 九州, on tatouait l’idéogramme chien 犬 sur le front alors qu’à Edo 江戸, on tatouait l’idéogramme mauvais 悪. La population apeurée par ces tatouages, exclut de la société les tatoués criminels. Ils étaient de ce fait coincés dans le cercle vicieux du crime sans espoir de retourner en arrière à cause de ces tatouages, ils se regroupèrent donc autour des clans des Yakuzas. Ces tatouages circulaires furent peu à peu recouverts de motifs pour les camoufler et de là apparurent les actuels tatouages Yakuza qui recouvre la plus grande partie de leurs corps. Cette peine fut abolit sous le gouvernement Meiji en 1870, ainsi que le tatouage Aïnous et le tatouage de l’île des Ryukyu 琉球列島.

L’irezumi 入れ墨 et les Yakuza やくざ :

L’irezumi 入れ墨 est très souvent associé dans l’inconscient des individus aux Yakuzas. Et cela se justifie par son histoire lié au crime et à la pègre car beaucoup de yakuzas étaient issus des criminels tatoués de la période Edo 江戸時代. Tatouage semi-intergral Le tatouage chez eux est utilisé comme signe de reconnaissance mais il est aussi un symbole de courage, de virilité, de loyauté et de force du faite qu’il soit douloureux, long et onéreux. En effet réaliser un tatouage intégral peu coûté jusqu’à 30 000 euros et prendre entre 1 et 5 ans selon les réalisations. Dans les années 1980, on estimait à peu près que 73% des yakuzas étaient tatoués mais ce chiffre est désormais contesté. En effet les jeunes générations de Yakuza délaissent de plus en plus cette tradition du faite du prix, du temps et de la douleur que cela implique. Ils préfèrent arborer des tatouages de style occidental qui sont plus rapide à réaliser et surtout beaucoup moins cher ou ne pas en faire. D’autres encore pour réintégrer la société n’hésite pas à faire appel à la chirurgie pour les retirer. Cela s’explique notamment par le renforcement des lois contre la criminalité au japon qui a de ce faite réduit une grande partie de l’influence et des revenus des Yakuzas. Ceci préfère donc réintégrer la société ou investir le milieu de la finance.

L’art du tatouage traditionnel japonais :

L’art du tatouage est issu d’une riche histoire, mais avant d’être la représentation des héros ou du mal, l’irezumi 入れ墨 reste avant tout un art qui depuis des années fait rêvés par sa précision, ses motifs et ses couleurs flamboyantes.  L’irezumi 入れ墨 est fortement inspiré de l’art traditionnel japonais en lui-même tel que la poterie, la peinture et la calligraphie.

Cet art jalousement gardé se transmet uniquement de maître à disciple, dans les écoles artistiques ou directement dans les salons de tatouage. Avant d’acquérir cet art et d’être autorisé à l’employer sur des clients, le disciple passe plusieurs années à dessiner méticuleusement les dessins du book de son maître, a observer, pratiquer sur sa propre peau, nettoyer les locaux, mélanger les encres et fabriquer les outils nécessaire à la réalisation d’un tatouage.

Traditionnellement, pour constituer le nom de leurs disciples, les maîtres utilisent le suffixe hori , suivi d’une syllabe de leur propre nom. On compte parmi les grands maîtres de cet art : Horiyoshi III, Horiken II, Horitaka ou encore Horihide (Kazuo Oguri). Dur d’accès et éprouvant physiquement le métier de tatoueur demande une certaine résistance physique. En effet, une séance de tatouage peu durée entre une et deux heures et le tatoueur a plusieurs séances par jour durant lesquelles il reste accroupis sur ses genoux. Sa concentration doit donc être maintenu tout le long de la réalisation du tatouage car la moindre erreur serait pour lui irréversible.

Le tatouage traditionnel est réalisé entièrement à la main d’après la technique du tebori   手彫り qui utilise des aiguilles implantées sur des manches en bois ou en métal. tumblr_m6xshd69wS1qhpn6ko1_1280               Aucun outillage électrique n’est utilisé (même si cette technique tente à disparaître au profit du démographe) et demande un haut niveau de connaissance de la part du tatoueur qui doit tenir compte du rendu qu’aura l’encre une fois inséré. Cette technique est très douloureuse, très longue et très chere mais relève d’un véritable chef d’œuvre. Il est même dit que la douleur est si forte que parfois des extraits de cocaïne sont mélangés à l’encre pour atténuer cette douleur. Dans le tatouage tebori 手彫り il est essentiel que le client sois investi à 100% dans son tatouage car bouger et crier rends beaucoup plus difficile le travail du maître tatoueur. On estime que 80% des personnes ayant commencés un irezumi 入れ墨 l’auraient stoppé avant qu’il ne soit fini.

Les motifs utilisés pour le tatouage traditionnel sont très codifiés dans la manière dont ils doivent être réalisés. Ils ont ainsi des codes de couleurs, des formes et des significations bien précises en fonction du sens du motif et de l’endroit où il est réalisé. Les principaux motifs utilisés par les maîtres tatoueurs sont directement liés aux mythes et à l’histoire du Japon, tirés d’estampes de l’Ukyo-e 浮世絵, issus de motifs animaliers ou à thème religieux. Il est donc très rare de retrouver des motifs occidentaux dans un irezumi 入れ墨 fait dans la pur tradition. Chaque motif d’un irezumi 入れ墨 à une signification qui lui est propre, on retrouve notamment :

-          La pivoine : considérée comme «  la fleur des rois », c’est un emblème masculin qui symbolise la richesse, la santé et la prospérité.

-          Le chrysanthème : Fleur solaire, elle est l’emblème impérial. Selon le taoïsme, cette fleur est signe de perfection dans la simplicité. Elle marque l’image d’une longue vie heureuse.

-          Les fleurs de cerisiers : L’un des symboles les plus représentatifs du Japon. Elles signifient la fragilité de l’existence, la beauté sublime et éphémère, le sens du sacrifice et la conscience du destin. Elles également liaient à un idéal guerrier.

-          Le lotus : Il est le symbole de l’éveil et de la révélation bouddhique. Le lotus qui fleurit dans la boue est l’image du combat de la vie face à la mort.

-          La carpe Koi : Emblème masculin, il symbolise l’ambition, la détermination et la capacité à surmonter les obstacles.modele-tatouage-japonais-carpe

-          Le dragon : Ces créatures indiquent dans la culture asiatique la réconciliation des éléments et la symbiose du ying et du yang.

-          Le tigre : Il symbolise la force, la longévité et le courage.

-          Le phénix : il signifie le renouvellement de l’âme.

Les couleurs utilisées pour la réalisation du tatouage sont elles aussi très spécifiques, ainsi pour réaliser les contours du dessin on utilisera une encre noire indienne appelée sumi 墨. Pour le remplissage on utilisera le rouge, jaune, bleu ou indigo, ainsi que l’encre de Nara qui donne une fois inséré dans la peau un effet bleu-vert.

Pour réaliser l’irezumi 入れ墨 , le maître tatoueur commencera par dessiner les contours généralement en une seule fois et étalera sur plusieurs séances les remplissages des couleurs qui peut durer un bon nombre d’année. Une fois terminé, comme pour une peinture il apposera sa signature (signe de reconnaissance de son travail) à un endroit discret.

Le tatouage forme alors une seconde peau qui devient une œuvre d’art unique et à part entière.

Sources :

Peau de Brocart : le corps tatoué au Japon, Philippe Pons, edition du Seuil, octobre 2000, Paris, p-140.

http://www.maxoe.com/kissa/japon-dossiers/focus-japon/le-tatouage-traditionnel-japonais/ dernière consultation 27/04/2013

http://fr.wikipedia.org/wiki/Irezumi dernière consultation 27/04/2013

http://www.escale-japon.com/articles/tatouage/tatouage.php dernière consultation 27/04/2013

http://www.tatoos.com/mieko.htm dernière consultation 27/04/2013

http://www.nautiljon.com/culture/coutumes+-+rituels-6/le+tatouage+japonais-108.html dernière consultation 27/04/2013

http://www.tattoo-tatouages.com/histoire/tatouage-japon.html dernière consultation 27/04/2013

http://www.tattoo-tatouages.com/modeles/tatouage-yakuza-japonais.html dernière consultation 27/04/2013

http://www.tattoo-tatouages.com/styles/tatouage-japonais.html dernière consultation le 27/04/2013

http://www.maxoe.com/kissa/japon-dossiers/focus-japon/le-tatouage-traditionnel-japonais/ dernière consultation 27/04/2013

Sources images :

http://ja.wikipedia.org/wiki/%E5%85%A5%E3%82%8C%E5%A2%A8

http://bertdo.over-blog.net/article-2591991.html

-http://www.myspace.com/thewayoftheink/photos/6890355#%7B%22ImageId%22%3A6890355%7D

- Image extraite de Peau de brocart le corps tatoué au Japon 

http://www.museum.pref.yamanashi.jp/5th_tenjiannai_symbol_008.htm

- http://www.lerepairedesmotards.com/forum/read.php?4,2078178

http://www.tumblr.com/tagged/horiyoshi

http://www.tattoo-tatouages.com/wp-content/uploads/2010/04/modele-tatouage-japonais-carpe.jpg

 

 

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